Entre théorie et pratique

Il est souvent intéressant de comprendre les limites sous-jacentes d’un projet politique en comparant le projet théorique avec la réalité pratique. Dans le cadre de notre travail nous avons eu pu observer ce décalage dans le cas du projet d’intégration des réfugiés en région Bruxelloise. Cette fracture de mise en place est identifiable très simplement d’un point de vue institutionnel, et se voit plus encore quand on s’intéresse aux perceptions des individus qui participent à ce projet.

J’ai été très intéressée par la structure institutionnelle qui démontre ce décalage. Il s’agit de l’Agence fédérale pour l’accueil des demandeurs d’asile (Fedasil) qui est en charge de l’intégration des réfugiés en Belgique. Les termes et étapes de ce processus sont décrits très précisément et clairement dans un programme en trois étapes sur le site de l’organisation[1]: la procédure d’asile, le séjour en centre d’accueil; l’obtention d’un permis de séjour; le travail de réinstallation et d’intégration. Ce projet expliqué en termes simples et en apparence très structuré nous a orientées dans les premiers temps de notre travail pour la phase de planification et de prise de contact avec les organisations. Nous avons établi (à tort ou à raison) toute notre stratégie d’approche à partir de ces informations institutionnelles et nous avons choisi de nous concentrer uniquement sur les organisations en lien avec la troisième étape du projet, la réinstallation des réfugiés, gérée selon nos informations par les Centres Publics d’Action Sociale (CPAS) et les Centres Régionaux d’Intégration (CRI) en région francophone.

La réalité nous a rapidement rattrapées. Il s’est avéré que Fedasil ne travaille que sur une fraction très restreinte de ce projet global. Le reste est délégué à un ensemble d’organisations variées en terme de taille, mission et composition allant bien au-delà des CPAS et CRI. Nous nous sommes rendues alors compte que ce projet politique global avait tenté de se construire autour d’organisations préexistantes qui ne rentraient pas forcément dans un programme figé en trois étapes. Après avoir eu des difficultés à rentrer en contact avec les CPAS et CRI il s’est avéré que ces derniers ne couvraient également qu’une petite fraction de ce processus très récent. Nous avons donc dû creuser plus largement pour découvrir la grande quantité d’associations qui travaillent à l’établissement du projet global tout en étant trop nombreuses et différentes pour vraiment s’intégrer dans ce dernier de manière cohérente.

Très récemment le processus en région bruxelloise s’est institutionnalisé et a tenté d’intégrer un ensemble d’asbl pré-existantes. Il est intéressant de jeter un œil au budget de Fédasil pour se rendre compte de la délégation des activités relatives à l’intégration des réfugiés[2]. Ainsi on note qu’en dehors des frais de fonctionnement le budget que Fédasil utilise directement pour le projet d’intégration représente un peu plus de 23 millions d’euros en 2014 alors que 192,7 millions d’euros soit 68% du total est en réalité reversé à cet ensemble d’organisations qui complètent le travail de Fédasil. L’idée de déléguer les activités de l’organisation a des entités en place est logique mais la manière dont ces dernières sont peu reliées entre elles nuit à mon avis à l’efficacité du projet dans son ensemble. Ainsi dans notre quête à l’identification des organisations ,nous ne pouvions plus nous référer au projet politique présenté sur le site internet de Fédasil. Il fallait d’une part étendre les recherches par des sources informelles pour identifier les organisations qui, autres que les CPAS et les CRI, participaient au processus et d’autre part accepter d’élargir notre champ d’étude en terme de mission.

Ainsi cette enquête de terrain dans sa mise en place logistique nous a donné à observer les limites pratiques d’un projet politique neuf. La réalisation d’interviews par la suite nous permis d’obtenir une vision plus nette de la confrontation entre la vision pragmatique de ceux confrontés à l’existence politique du projet. Ces agents sont les plus à même de bien comprendre et identifier les tensions entre la théorie institutionnelle et la réalité de la pratique.

Mathilde Vougny


 

[1] Site officiel de Fédasil, contenu des activités: http://fedasil.be/fr/content/la-reinstallation

[2] Site officiel de Fédasil, budget annuel: http://fedasil.be/fr/content/budget.

« Intégration » ou « adaptation » ?

« Est-ce que vous avez prévu des mesures particulières si certains de vos élèves migrants ne sont pas bien intégrés ? » Telle est notre question, une question banale qui a pourtant suscité de fortes réactions chez les quatre instituteurs pendant notre focus-groupe dans une école à Bruxelles. Pour eux, le mot « intégration » est incorrect, parce que leur objectif est plutôt « l’adaptation » des élèves.

Selon l’un de nos interlocuteurs, lui-même d’origine marocaine, être « intégré », c’est devenir belge en se détachant complètement de sa culture d’origine et des valeurs de ses parents. Pour lui, l’utilisation du mot « intégration » n’est pas seulement inappropriée, elle est aussi utopique : les élèves suivant le programme DASPA sont pour la majorité des réfugiés de guerre ou migrants économiques venant des pays non-européens, comme la Syrie ou l’Afghanistan. Selon lui, chaque pays a ses racines culturelles et il est quasi inimaginable d’obliger une personne issue d’une autre civilisation de rejeter sa propre identité et de devenir entièrement belge. « Il est difficile pour un Chinois ou un Africain d’être bien intégré à la société belge parce que le parcours historique et la culture de leurs pays d’origine sont très différents. Pour moi, l’intégration est possible seulement pour des personnes originaires d’autres pays européens parce qu’il y a moins de différence. » ajoute cet instituteur. Il a aussi pris son propre exemple en mettant l’accent sur le fait qu’il se sent belge quand il est en Belgique, et marocain quand ils se trouve au Maroc.

D’après les instituteurs, « l’adaptation », en revanche, permet aux enfants migrants de vivre en harmonie avec les autres dans leur pays d’accueil tout en affirmant leur identité culturelle d’origine. Si un enfant a plus de mal à s’adapter aux modes de vie locale que ses camarades, il peut bénéficier des aides PMS (Psycho-Médico-Sociaux). En tout cas, pour nos instituteurs, « l’adaptation » semble plus réelle que « l’intégration », un mot qui n’a jamais traversé leur esprit.

A première vue, ces instituteurs ont une vision pessimiste, suggérant l’infaisabilité d’intégrer des enfants migrants non-européens. Mais en réalité, ils ont tout simplement l’intention d’apprendre aux enfants qu’ils peuvent être membres de la société belge sans oublier la richesse de leurs propre héritage. Le mot « intégration » ne signifie pas forcément l’abandon total des racines d’une personne, mais dans la pratique, les habitants issus d’un pays d’accueil peuvent facilement avoir l’impression que les migrants sont mal intégrés alors que la réalité est que ces derniers ne se comportent pas tout à fait comme eux. Dans le cas belge, il faut peut-être briser le tabou et accueillir ces migrants en reconnaissant les différences qui existent ? Ce qui est important n’est pas le choix entre le terme « intégration » et « adaptation », mais notre volonté d’accueil.

LIU Jun

Modérer le focus groupe

Dans l’exécution d’un focus groupe, nous devons faire face à plus de cinq participants. Il n’est donc pas facile pour le modérateur d’estimer les participants et il est important de reconnaître les différents types de personnes, pour réagir de manière appropriée pour que le cours de la conversation ne soit pas en danger. Il est possible de distinguer cinq différentes catégories : les experts, les  calmes et timides, les perturbateurs, ceux qui s’éloignent du sujet et les inattentifs[1].

Il est possible de classer la première participante, Nele[2], dans la catégorie des experts mais elle pouvait aussi s’éloigner du sujet. Au contraire des experts qui ont beaucoup d’expérience dans le domaine de recherche, on peut décrire Nele plutôt comme une experte qui semble connaître le sujet. Ceci n’est pas perçu comme tel par les autre participants. Kevin était un participant calme mais pas timide. Il réfléchissait et écoutait avant de formuler une opinion. Thomas et Paulo étaient enthousiastes mais ils s’éloignaient du sujet. Les opinions de Paulo étaient à l’opposé de celles de Thomas. Dans la catégorie des inattentifs, on peut placer Michel. Il avait des difficultés à suivre la conversation et répondait parfois hors sujet à cause d’un manque de connaissance. Il n’a pas participé pendant les 30 dernières minutes du focus groupe. Le dernier participant, Willem, est plutôt une combinaison de plusieurs catégories. Il réfléchissait et écoutait avant de formuler une réponse, mais s’éloignait aussi du sujet.

En tant que modératrice, je n’ai pas vraiment modéré les participants. J’ai constaté ceci après la retranscription. Je ne voulais surtout pas les déranger pendant leurs exposés. Je pensais perdre de l’information en le faisant. Mais après coup, j’ai l’impression que j’aurais dû le faire afin d’obtenir plus d’informations concrètes et liées aux questions. Dans le cas de Kevin et Michel, j’aurais dû leur donner plus la parole et les inviter à partager leur point de vue. Pour les autres participants, il aurait été peut-être plus intéressant de leur couper la parole quand ils parlaient trop et hors sujet. Ce que je ferais autrement, ce serait donc de surveiller si les réponses sont liées aux questions, afin de créer une valeur pour la recherche. Je prendrais aussi un rôle de modératrice plus actif et n’endosserait pas uniquement le rôle d’une interlocutrice, sans déranger l’atmosphère du groupe ou me mêler à la conversation. Le rôle de modérateur est un exercice difficile, mais il est extrêmement important pour le déroulement de la recherche et pour stimuler différents types de réponses sans toutefois influencer l’avis des participants.

Charlotte Strick


 

[1] Mortelmans, D. (2013) Handboek kwalitatieve onderzoeksmethoden. Leuven: Acco

[2] Les noms ont été modifies par soucis d’anonymat

Le rôle omniprésent des médias dans la perception de la crise migratoire

Durant l’entretien collectif auquel j’ai contribué en tant que chercheuse, les participants ont lourdement insisté sur le rôle et l’influence qu’ont les médias sur un sujet aussi délicat que celui de la crise migratoire. En posant les questions relatives à la perception des migrants en Belgique, les participants ont d’eux-mêmes très rapidement discuté des informations que les medias apportaient. En effet, plusieurs d’entre eux ont souligné le manque d’objectivité de certains tandis que d’autres mettaient en exergue le surplus ou, au contraire, l’absence d’informations essentielles pour être en mesure d’avoir une vision éclairée de la situation. Après avoir lu et analysé les différentes retranscriptions des autres entretiens collectifs réalisés dans le cadre de la recherche, j’ai été surprise de constater que les mêmes discours y ont été relayés.

A défaut d’avoir accès à la réalité de la situation, c’est-à-dire d’être confrontés aux migrants, les participants s’appuient sur les informations distribuées par les medias de masse. Le sociologue Beck est convaincu que lesdites sources d’information créent un climat d’angoisse émotionnelle au sein d’une « société à risque » [1] en traitant notamment des questions morales, qui fascinent l’opinion publique. Il semble que la crise migratoire soit devenue l’une de ces questions. En jouant un rôle dans l’apprentissage des « savoirs », Joffe montre que les medias de masse organisent un certain climat idéologique [2] : ils assument parfois des dangers potentiellement alarmants en retournant à des représentations sociales précises qui leur permettent une distanciation par rapport au sentiment de menace.

La perception des migrants en Flandre et en Wallonie est probablement fortement influencée par la représentation que les medias de masse « renvoient ». S’ils déclenchent un potentiel climat d’angoisse, il semble que certains discours politiques tendent vers le même objectif.

Pauline Duchêne


[1] Beck, U., (1986/1992), The Risk Society: Towards a New Modernity, Londres, Sage.

[2] Joffe, H., (2003), «Risk: from perception to social representation», British Journal of Social Psychology, 42, p. 55-73.

« Bloqué »

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Un aperçu de la grandeur du bâtiment

Photo prise par Thomas Sulmon

Après avoir franchi le seuil de la maison des migrants, ma première impression  fut celle d’un gigantesque hôtel : une réception, un tableau des charges mis en évidence, des affiches présentant les différentes activités disponibles,… Survivre était décidément  loin d’être la seule préoccupation de ces habitants.  Une visite des lieux a bien vite envoyé en éclats mes opinions préconçues où se mêlaient pêle-mêle des mots comme « promiscuité » et « insalubrité »: 10 000 mètres carrés, mis à la disposition de l’organisation par des personnes privées sans compensation financière, 90 lits, des cuisines offrant un repas gratuit le soir grâce aux dons, un journal diffusé chaque semaine sur la toile,… Une organisation s’était auto-formée, régulée par les migrants eux-mêmes. Une bonne partie de l’espace disponible n’était pas utilisé (cfr : photo) , me laissant songer malgré moi au prix du mètre carré dans ce quartier de Bruxelles, à deux pas de la place Stéphanie.

Le contact avec la maison m’a fait découvrir un nouveau monde, voilé jusqu’alors par ma méconnaissance de la religion musulmane, et de la barrière psychique coupant « leur » monde du mien. Du thé terriblement sucré qui nous était offert aux inscriptions arabes parsemant les corridors, beaucoup de choses me paraissaient neuves et intrigantes, et cela avant même d’avoir pu parler au moindre habitant !

La conversation la plus marquante fut celle que j’ai eue avec Mohammed, un Algérien du Nord de 25 ans, en Belgique depuis 3 ans, attendant un quelconque avancement dans son dossier de demande d’asile. En sortant de la maison un après-midi de mars, je tombai nez-à-nez avec un groupe attroupé sous  le porche d’entrée les protégeant de la pluie. Proposant une cigarette, je me mêlai à eux, leur demandant d’où ils venaient pour faire connaissance. C’est alors que Mohammed prit la parole.

Assis sur le trottoir, il nous parlait de la difficulté de la rue, de l’avilissement d’être exploité pour des petits boulots qu’il ne devait qu’à des connections passagères, et surtout du froid, ennemi insaisissable et redouté. S’étant vu refusé une place pour la nuit, il était assez remonté contre les méthodes de sélection des responsables de la maison, et pestait tout à la fois contre les services d’immigrations belges, contre les lois l’empêchant de trouver un emploi décent, et contre sa propre condition. Il me décrivait son travail au marché du Midi : de 10 heures à 18 heures, il portait sans discontinuer cageots et bacs pour se voir attribuer une paie de 25 euros à la fin de la journée. « Le patron ne veut que son profit, et sait très bien reconnaître les gens comme moi qui prendraient n’importe quel boulot pour survivre. Alors on baisse la tête », me dit-il en alliant le geste à la parole.

En lui demandant quelles étaient ses perspectives d’avenir, et ce qu’il avait poussé ici, il était facile de voir que cette question constituait un point sensible. « C’est ne rien avoir à faire de concret  qui me tue, le sentiment de me retrouver bloqué par le système en gâchant mes plus belles années. Je vis au jour le jour », dit-il. Le cercle vicieux dans lequel il se trouvait pris semblait l’empêcher de faire le moindre choix. « Si je pars, impossible de revenir. J’ai déjà attendu trop longtemps ; je pourrais pas supporter que ces années n’aient servi au fond à rien. Et puis pour aller où ? En Algérie je suis déjà comme un étranger. »

Ses camarades, plus âgés, en étaient plus ou moins au même point. Mais ce qui me frappait le plus était cette tension qu’entretenait le sentiment de voir sa vie mise en « stand-by », pied et poings liés, avec pour tout espoir une nouvelle « régularisation massive », comme ce qui s’était produit en 2009. Sans carte d’identité ou permis de séjour, ils se voyaient forcés d’embrasser leur condition de résident illégal. Et d’attendre.

Thomas Sulmon

Qui sont les élèves primo-arrivants ?

Des écoles ont depuis longtemps accueilli des élèves « primo-arrivants », et cela bien avant la loi DASPA de 2012. Au fil des vagues d’immigration successives en Belgique, ce furent les Italiens, les Espagnols, les Portugais, les Marocains, les Polonais, ou encore les Roumains… Cet accueil se faisait surtout, et se fait toujours essentiellement, dans les écoles implantées dans des quartiers historiquement peuplés par les immigrés à Bruxelles. Lesquels ? Les environs de la Gare du Midi et de la chaussée de Mons, ou encore le quartier de la Cage aux Ours à Schaerbeek.

Mais avec la situation au Moyen-Orient et la récente crise migratoire à laquelle l’Europe fait face, l’afflux d’élèves primo-arrivants accueillis par nos écoles est en grande majorité arabophone, provenant pour la plupart d’Irak et de Syrie, et fuyant la guerre. Cette nouvelle vague d’immigration en Europe bouscule aussi la constitution de ces classes passerelles en Belgique, qui se chargent d’intégrer les enfants primo-arrivants dans le système scolaire belge, notamment avec des cours de Français renforcés. Il fut une époque où ces classes étaient cosmopolites. Pour communiquer entre eux et dépasser leurs différences, les élèves étaient obligés de parler le Français. Aujourd’hui cela a changé: cette nouvelle majorité arabophone freine et ralentit cet apprentissage, les élèves ressentant sinon le besoin, l’envie de communiquer dans leur langue maternelle comme au pays qu’ils ont dû quitter.

Au-delà de cette difficulté linguistique, les enfants déscolarisés arrivant de pays en guerre font face à des problèmes d’adaptation particuliers. Être assis sur une chaise toute la journée et écouter le professeur sont des choses qu’ils ont oubliées. Évoquons la surprise de cette enseignante dans une école de Wallonie, située à proximité d’une base aérienne, lorsqu’au décollage d’un avion de chasse, la moitié des élèves de sa classe se sont précipités sous leur pupitre dans la crainte réflexe d’un bombardement. L’absentéisme est également un problème que les écoles doivent davantage gérer. Un élève syrien, déjà orphelin de mère et venu rejoindre son frère à Bruxelles, n’est plus venu à l’école pendant deux mois après avoir appris le décès de son papa. Ce dernier était resté en Syrie et avait été kidnappé par l’État islamique avant d’être décapité sur la place publique. A son chagrin s’ajoutaient l’inquiétude et un sentiment d’impuissance, puisque ses deux petites sœurs de douze et treize ans étaient restées là-bas, exposées au danger d’être mariées de force, ou pire, par l’organisation terroriste.

A côté de cela, nous assistons à une motivation particulière chez beaucoup de ces élèves primo-arrivants. Un enseignant me racontait comment au début de sa carrière, il ne pouvait s’empêcher de céder à la demande de trois frères albanais ayant fui la guerre du Kosovo qui lui réclamaient avec envie au détour d’un couloir de remplacer leur professeur absente : « Cours monsieur s’il vous plaît ! », après avoir passé l’essentiel de leur scolarité enfermés dans un placard à balais par leur enseignante serbe. Une autre élève albanaise, emmenée par sa mère qui cherchait à échapper à la violence de son mari et de la mafia locale, affichait 95% dans quasiment toutes les matières à son arrivée. Elle a pourtant dû affronter les réticences de l’établissement de son choix, avant de finalement pouvoir l’intégrer grâce au soutien et à l’appui du coordinateur DASPA de la première école dans laquelle elle s’était rendue.

Autant de situations différentes qui témoignent des difficultés d’intégration que peuvent rencontrer les enfants dans cette crise migratoire.

Michaël Boumal

Réflexion sur la méthode choisie : Les entretiens semi-directifs

C’est parti pour une petite tartine méthodologique ! Ne vous inquiétez ce n’est pas si barbant et compliqué que ça en a l’air !

Tout d’abord qu’est-ce qu’un entretien semi-directif ? Comme l’explique Nicole Berthier, l’entretien semi-directif « combine attitude non-directive pour favoriser l’exploration de la pensée dans un climat de confiance et projet directif pour obtenir des informations sur des points définis à l’avance ». Il s’agit d’aborder avec l’enquêté les points essentiels désirés pour répondre à la question de recherche tout en lui laissant une grande liberté de parole.

Au fil de mes années étudiantes, j’ai expérimenté à plusieurs reprises « l’art » de l’entretien semi-directif. Cette méthode d’enquête m’a toujours beaucoup plu, principalement pour la subtilité qu’elle demande, trouver un juste milieu adapté à chaque interlocuteur pour réussir à entrer dans ses pensées sans pour autant lui induire les réponses, être à l’écoute de ses réflexions, rebondir sur un mot, une hésitation, aller plus loin, comprendre en profondeur.

A cet égard et pour parler en toute honnêteté je dois admettre que réaliser des entretiens avec des personnes réfugiées ne maîtrisant pas la langue française ni anglaise (et moi-même ne maitrisant pas leur langue) fût parfois une expérience assez frustrante. En effet, j’ai à plusieurs reprises eu la sensation que la barrière de la langue, le manque de maîtrise des mots et de la subtilité du langage m’empêchait de rentrer dans l’intimité de mes interlocuteurs comme j’aime beaucoup le faire habituellement (ou plutôt comme j’ai toujours tenté de le faire). Et cela d’autant plus que les sujets que nous abordions lors de nos entretiens touchaient parfois à des ressentis très personnels comme le sentiment de subir des formes de racisme ou encore le manque de certaines choses du pays natal.

Il m’a par exemple semblé à plusieurs reprises que nos interlocuteurs répondaient à nos questions par des phrases très courtes et peu nuancées, non pas parce que cela consistait le fond de leur pensée mais plutôt parce que la barrière de la langue les empêchait d’en dire plus. J’ai d’autant plus ressenti cela lorsque nous avons eu besoin d’un traducteur pour réaliser un de nos entretiens avec un homme d’origine syrienne parlant uniquement arabe. En effet ses réponses se faisaient parfois très courtes, peut-être par souci de ne pas rendre la tâche de notre ami traducteur trop compliquée, ce qui rendait assez difficile la pratique de l’entretien semi-directif et nous amena assez vite à lui poser des questions fermées donnant lieu à un entretien structuré.

Bien que j’ai beaucoup apprécié réaliser des entretiens avec des réfugiés, je ressortirai donc de cette expérience avec le constat qu’il est assez difficile de réaliser des entretiens semi-directifs en tant que tel avec des personnes dont on ne maîtrise pas la langue, cette barrière empêchant à l’enquêté d’exprimer pleinement et librement ses pensées et conduisant l’enquêteur vers un cadre rigide d’entretien, perdant alors un partie de la richesse de l’entretien semi-directif. Il me semble cependant que l’entretien reste possible et pertinent dès lors que l’on a conscience qu’il s’agit de poser les questions prévues dans la grille d’entretien (une à une, dans un certain ordre) tout en essayant d’approfondir les réflexions de l’enquêté quand la maîtrise de la langue partagée le permet.

Enfin, bien que nous n’avions pas encore conscience de ce problème lors du commencement de notre recherche, nous avons dès le départ choisi de réaliser un questionnaire en parallèle de nos entretiens pour récolter des données quantitatives générales sur les participants du projet « Sois mon ami » et se faire une idée globale de leurs motivations à participer à ce projet. Bien que ces données ne soient pas aussi riches et nuancées que des données qualitatives, il semblerait à première vue que le questionnaire (réalisé sur la plateforme Google Form et traduit également en arabe) soit une bonne solution pour pallier la difficulté des entretiens semi-directif avec les réfugiés. Un autre défi persiste cependant : réussir à ce que nos enquêtés répondent au questionnaire, ceux-ci n’ayant pas toujours accès à internet ou à une boite mail !

Voilà j’espère que cette minute méthodologique vous a plu !

 

 

Camille Van Durme

Réfugié ou « Buddy » ?

Quand on veut participer à un programme associé aux réfugiés, on pense souvent qu’afin de leur permettre de s’intégrer, il faut plutôt s’occuper de l’aspect administratif, de la langue et en général de l’aspect pratique sans penser qu’une vraie intégration nécessite de voir ces réfugiés comme des égaux et non pas seulement comme des personnes qui ont besoin d’aide.

C’est un peu ce que le programme «Be my Buddy» essaye de faire : son but est de créer un rapport qui soit «horizontal», un rapport d’amitié entre un réfugié et un local. Pourquoi ? Parce qu’« aider quelqu’un» ne signifie pas forcément sacrifier son temps en faveur d’une personne défavorisée. Souvent, ce dont les réfugiés ont besoin est de se sentir acceptés, de trouver des nouveaux amis et peut-être d’apprendre de nouvelles choses. C’est exactement ce que j’ai pu constater avec le tandem entre Hussein et Dimitri : une paire d’artistes qui était immédiatement à l’aise, malgré la gêne initiale donnée par l’inconnu. Car c’est cela qui empêche la plupart des gens de s’investir dans un tel programme : se demander comment l’autre personne sera, si vous avez des sujets en commun pour discuter, si la culture de l’autre sera une barrière entre vous… Mais ce sont les plus courageux qui font le premier pas. S’ils ne regrettent pas, c’est parce qu’ils ont pu vivre une expérience de vie unique. Bien qu’ils ne se voient pas souvent, Dimitri et Hussein ont instauré une vraie relation d’amitié, où personne ne se sent obligé d’aider l’autre ou de sacrifier son temps pour passer du temps ensemble : ce qui est le but du programme « Be my Buddy».

Ce qui m’a surprise au fur à mesure qu’on interviewait les « locaux » est de voir comment leur vision des réfugiés a évolué : bien qu’ils n’aient pas de préjugés, ils ont réalisé que, souvent, ils s’attendaient à rencontrer ce que les médias servent comme l’image du réfugié : un « barbu désespéré » ayant besoin d’aide pour survivre. Ce ne fut pas le cas des tandem organisés par le programme «Be my Buddy». Les locaux, bien qu’ils voulaient les aider, se sont vite rendus compte que ces réfugiés étaient comme eux, et une fois les premiers moments passés ensemble, ils ont commencé à voir l’autre non pas comme un « réfugié» mais comme un « buddy » .

Cela dit, le fait que les participants en tandem soient des personnes déjà parfaitement intégrées, nous amène aussi à réfléchir sur la raison pour laquelle les réfugiés qui ne sont pas encore bien intégrés ne participent pas à ce genre d’initiative. On se demande si c’est parce qu’ils sont dans une situation de déséquilibre dans l’attente de leurs papiers ou parce que il n’y a pas encore assez de publicité pour le programme, ou si c’est dû au fait que certains, ne parlant pas anglais, ne seraient pas à l’aise quant à la difficulté de communication.

 

Sara Patrone

S’engager et sauter le pas du bénévolat, ou pas ?

S’engager avec « Sois mon ami », sauter le pas du bénévolat ou pas ? Pour répondre à cette thématique, j’ai choisi de m’appuyer principalement sur l’un de mes entretiens les plus marquants, réalisé avec Mathilde*, qui est engagée dans un tandem.  Ce choix s’explique en partie par les grandes similitudes de nos situations (âge et niveau socio-culturel similaires), ce qui a provoqué de ma part une certaine empathie. Toutefois, ce phénomène a été également stimulé par un des thèmes récurrents de l’entretien : la difficulté de sauter le pas de l’engagement.

Par certains aspects, Mathilde présente les caractéristiques principales des bénévoles telles que celles décrites par le rapport du Centre d’action bénévole d’Ottawa-Carleton : elle s’est investie suite aux conseils de sa famille; elle a un bon bagage éducationnel; et elle a réussi à convaincre une de ses collègues à se joindre au programme.

Les données ci-dessus soulignent l’influence de l’entourage dans l’engagement d’une personne. Toutefois, un choc (bien souvent par le biais des médias) pourrait également pousser au bénévolat Ainsi, Mathilde rapporte que l’implication de la gérante du programme fut provoquée par la vue de la photographie du corps du petit Aylan échoué sur une plage de Turquie en septembre 2015. Partant de ce cas, l’engagement (et donc le fait de sauter le pas) dans le bénévolat ne serait pas intrinsèquement naturel, mais se déclencherait par une provocation ressentie en soi, soutenue par l’environnement.

Il est vrai que les raisons pour ne pas s’investir dans une action caritative sont nombreuses : l’absence de temps, le fait de ne pas savoir dans quelle organisation s’investir du fait de la multiplicité de celles-ci et de leur manque de transparence, etc…Néanmoins, à plusieurs reprises, Mathilde a douté pour une autre raison : la peur de l’inconnu. Elle nous fait part de son angoisse de ne pas s‘intégrer au groupe de bénévoles et aux actions spécifiquement liées à ce programme. Comment réagir face à des personnes qui ont enduré de telles épreuves ? Quelles réactions adopter face à eux ? Cependant, grâce à la bienveillance de la gérante du programme, elle a réussi à surmonter ses appréhensions et s’investit désormais dans le programme.

Partant de ces faits, on pourrait alors supposer que Mathilde est désormais une bénévole à part entière. Néanmoins, Mathilde que la collègue qu’elle a recrutée rejettent cette étiquette de « bénévoles » en soulignant que leur implication n’est pas assez considérable, ce qui, pour elles, les excluent de cette catégorie de personnes.

En outre, Mathilde estime qu’elle ne peut se considérer comme bénévole car cela irait à l’encontre de l’objectif premier de cette initiative citoyenne : éviter les relations de type « aidant-aidé ». Le mot de bénévole prendrait alors une connotation quelque peu « misérabiliste » (terme souvent utilisé lors de l’entretien), à l’opposé des valeurs de ce projet. Peut-on alors parler de « sauter le cap du bénévolat » si on ne se reconnait pas en tant que bénévole ? S’engager dans ce programme serait donc équivalent à participer à une « table de langues » ou à un échange culturel ?

Toutefois, les deux jeunes femmes font une différence entre leur engagement dans l’organisation et leur participation précédente à des activités collectives : associations étudiantes, par exemple. Elles n’ont pas eu besoin d’être stimulées pour adhérer à des collectifs étudiants car socialement reconnus comme une appartenance à un corps social. A l’inverse, le bénévolat est parfois vu comme une étape individuelle dans une vie (un engagement en entraine souvent un autre) pouvant avoir des répercussions sur la vie quotidienne (nouvelles contraintes dans l’emploi du temps, réactions négatives de l’entourage. Ce discours suggère que si elles ne veulent pas se reconnaître en tant que bénévoles, elles donnent à cet engagement d’autres objectifs que ceux donnés à leurs autres actions précédentes.

Nous pourrons dire que cet engagement, même s’il ne répond pas complétement à une logique purement caritative, représente bien un « saut dans le monde du bénévolat ». Même si cette action a pu être facilitée par le caractère non-contraignant de leurs missions, elles ont néanmoins accepté de prendre part à ce programme et de ce fait, se sont plongées dans le mouvement d’accueil aux réfugiés. Par leur participation, elles se situent bien dans le bénévolat, même si elles ne le revendiquent pas.

* Prénoms changés pour conserver l’anonymat

Léa Cavignaux

Quels obstacles à la création et à la réussite des tandems ?

Le projet “ Sois mon ami” est né de l’idée d’intégrer les réfugiés au sein de la société belge. Une intégration qui ne voulait pas procéder d’une aide unilatérale et verticale des participants vivant en Belgique envers les réfugiés, mais plutôt d’un échange horizontal entre les deux, afin qu’une réelle amitié puisse s’instaurer.

La connaissance approfondie du programme, que nous avons acquise grâce aux questionnaires et aux entretiens effectués, nous amène à une réflexion légitime : est-ce que cet objectif a été achevé ou sa réalisation est-elle encore distante ?

Bien que le nombre d’inscrits au programme soit élevé, le nombre de tandems qui ont vu le jour en décembre et ont persisté jusqu’aujourd’hui est limité. Quel est donc l’obstacle principal qui empêche la rencontre entre les participants ?

Parmi les raisons que l’on peut envisager, une attention particulière doit être dirigée vers les participants réfugiés, en effet les inscriptions au programme sont possibles à travers la page Facebook du projet « Sois mon ami » ou directement en se présentant au Hall Maximilien de la Plateforme Citoyenne. On constate que, si d’une part la page Facebook est rédigée uniquement en anglais et que tous les réfugiés n’ont pas accès à internet, de l’autre, la plupart des réfugiés inscrits au programme sont ceux qui participent régulièrement aux activités de la Plateforme. La première difficulté à laquelle le projet « Sois mon ami » doit faire face est donc celle de pouvoir avoir accès aux réfugiés plus éloignés, à ceux qui ne parlent pas anglais et préfèrent rester avec les personnes de leurs propres origines mais aussi à ceux qui n’en ont pas connaissance ou ne peuvent pas se rendre à la Plateforme.

Cependant, la langue ne semble pas être le seul obstacle. En effet, les participants réfugiés inscrits au programme et capables de communiquer en anglais n’ont souvent pas beaucoup d’intérêt à rencontrer leur binôme, cela s’explique par le fait qu’ils se considèrent déjà partie de la société belge, grâce à la maitrise de la langue et grâce aux rencontres rendues possibles par les activités de la Plateforme.

L’entretien avec un réfugié, bénévole à la Plateforme, témoigne de cette affirmation. Il nous raconte ne pas avoir voulu rencontrer le tandem qui lui était proposé puisqu’il se sentait déjà parfaitement intégré à Bruxelles, n’ayant pas ressenti le besoin de connaitre un inconnu pour avoir un nouvel ami. Comme lui, beaucoup d’autres participants, nous explique la coordinatrice du programme, sont des réfugiés qui participent aux activités de bénévolat de la Plateforme. En effet ils représentent une aide précieuse pour la Plateforme étant donné que la traduction est essentielle pour pouvoir offrir les services basiques aux nouveaux arrivants. Si quelqu’un d’entre vous a eu l’occasion d’aider ou seulement de passer par le Hall Maximilien, il aura surement été surpris par la parfaite intégration entre bénévoles réfugiés et bénévoles locaux. L’amitié et le partage de cultures étaient manifestes, et les réfugiés plus ouverts et avec une bonne maîtrise de la langue anglaise ont eu la possibilité de s’intégrer et de rentrer dans la vie des citoyens belges.

Nous avons également eu la possibilité d’interviewer un réfugié, bénévole à la Plateforme, qui a instauré une réelle amitié avec son binôme. La passion pour l’art a été le principal facteur, qui a fait qu’un simple café se soit transformé par la suite en un concert vu ensemble, une pièce de théâtre et de nombreuses expériences de vie partagées. Le participant réfugié nous explique ne pas avoir participé au programme pour se sentir intégré dans la société. « I just wanted to have one more friend » est la raison qui l’a poussé à rencontrer son tandem. D’ailleurs la Belgique lui a déjà permis de réaliser son rêve : jouer du luth et être connu pour sa musique.

Dans ce cas, le projet « Sois mon ami » a permis la naissance d’une vraie relation d’échange, mais il n’a pas réussi dans son objectif d’intégrer une personne marginalisée et avec un réel besoin d’entrer en contact avec les citoyens belges et leur style de vie. Et c’est ceux-là qu’il faut accompagner et aider à permettre de rencontrer leur tandem. Pour pouvoir rendre effectif l’échange, il est donc envisageable d’arriver à toucher et à impliquer les réfugiés les plus éloignés, qui, malgré la barrière de la langue, sont désireux de s’intégrer au sein de notre société.

 

Veronica Lari